LA LÉGENDE DE COLOMBE
LA LÉGENDE DE COLOMBE
La gardienne des deux mondes
Il se dit, dans les vallées de la Drôme et du Roubion, qu’il existe une roche dressée vers le ciel, une roche que l’on nomme aujourd’hui Roche Colombe.
Certains n’y voient qu’un hasard de la nature. D’autres savent que le vent y murmure encore une histoire très ancienne, née à une époque où les montagnes portaient d’autres noms.
Au cœur d’une vaste forêt, séparant autrefois deux vallées, vivait une meute de loups. Parmi eux grandissait une enfant différente. Une jeune fille recueillie alors qu’elle n’était encore qu’un nourrisson. Les loups l’avaient élevée comme l’une des leurs. Elle courait à leurs côtés, connaissait les plantes qui guérissent, parlait le langage silencieux des animaux et ignorait presque tout du monde des hommes.
Le jour où elle dut quitter la meute, comme le veulent les lois de la nature, elle suivit une rivière vers une vallée inconnue. En chemin, des souvenirs oubliés remontèrent peu à peu à sa mémoire. Lorsqu’un violent orage éclata sur la montagne, tout lui revint. Son passé, son humanité… et le nom qu’elle avait autrefois porté.
Colombe.
Au même moment, dans une vallée voisine, vivait Maurice.
Enfant rêveur et inventif, il avait grandi entouré de ses parents. Mais une profonde mélancolie l’avait peu à peu éloigné de la beauté du monde. Puis survint une terrible crue. La rivière emporta sa maison et ceux qu’il aimait. Maurice survécut seul.
Épuisé, il erra jusqu’au bord d’une rivière où une étrange créature l’observait derrière les fourrés. Cette créature n’était autre que Colombe.
Leur première rencontre fut faite de peur, de silence et d’incompréhension.
Peu à peu pourtant, la confiance naquit. Colombe partageait avec lui les fruits de la forêt et le gibier qu’elle rapportait. Maurice lui apprit les mots des hommes. Elle lui enseigna le langage des oiseaux, des plantes et des animaux.
Il leur fallut du temps, de la patience et beaucoup de respect.
Ils devinrent deux êtres liés par une même solitude, comme un frère et une sœur d’âme.
Au sommet d’une grande roche, Maurice construisit une modeste demeure. Ensemble, ils vécurent des années paisibles. Maurice fabriquait d’étranges instruments de bois qui chantaient avec le vent. Colombe parcourait toujours les grandes forêts sauvages où elle poursuivait son apprentissage auprès du monde vivant.
Sa connaissance des animaux grandissait sans cesse.
Un jour pourtant, Colombe disparut.
Maurice l’attendit longtemps. Puis une colombe blanche vint tournoyer trois fois autour de lui avant de disparaître dans le ciel.
Il comprit alors que leur destin venait de changer.
Il quitta la roche et alla vivre en ermite dans une grotte des montagnes, tandis que Colombe trouvait refuge dans une autre cavité rocheuse où elle poursuivait sa vie, entre les hommes et le monde sauvage.
Les années passèrent.
La renommée de Colombe grandit lorsqu’elle sauva un nourrisson qu’un grand aigle avait emporté jusqu’à son nid. Parce qu’elle connaissait le langage des animaux, elle parvint à convaincre le rapace de rendre l’enfant. Dès lors, les habitants cessèrent de la craindre. Ils vinrent chercher auprès d’elle les plantes qui guérissent autant les blessures du corps que celles du cœur.
Bien des années plus tard, une hirondelle apprit à Colombe qu’un vieil ermite parlait encore au vent et aux oiseaux.
Elle reconnut aussitôt Maurice.
Leurs retrouvailles furent celles de deux êtres que le temps n’avait jamais réellement séparés. Ils décidèrent alors de rester liés. À chaque pleine lune, chacun allumerait un feu sur sa montagne. Les deux colonnes de fumée diraient simplement :
« Je suis là. »
puis vint un hiver plus rude que les autres.
Une nuit, Maurice alluma son feu… mais aucune fumée ne s’éleva de la montagne de Colombe.
Il comprit.
Lorsqu’il arriva devant sa grotte, tous les animaux de la forêt veillaient en silence. Les loups, les oiseaux, les cerfs et les renards entouraient paisiblement celle qui venait de quitter ce monde.
Maurice resta longtemps auprès d’elle, sans prononcer un mot, écoutant seulement le vent soufflait son nom dans les montagnes.
Depuis ce jour, dit-on, certaines nuits de pleine lune, deux fines fumées blanches s’élèvent encore de part et d’autre de la vallée.
Et lorsque le vent traverse les falaises de Roche Colombe, les anciens disent qu’il porte encore le nom de celle qui fut la gardienne des deux mondes.
Car les liens tissés par le cœur ne disparaissent jamais tout à fait.
Ils changent seulement de forme.
Comme le vent devient murmure…
Ou la rivière devient océan.
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